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Rose amer : l'écriture de la disparition, par Martine Delvaux

Crédit photo : Éditions Héliotrope
Rose amer : l'écriture de la disparition, par Martine Delvaux
Femme de lettres québécoise, Martine Delvaux est professeure de littérature des femmes et de théories féministes à l’UQAM. Elle se dit très sensible, depuis toujours, à la souffrance des femmes.
Son engagement dans le mouvement féministe est très fort. Tout récemment, j’ai eu la chance de l’écouter parler de son roman Rose amer, paru en 2009 aux Éditions Héliotrope.

L’action se déroule dans les années 70. Une petite fille, dont le nom n'est pas précisé, grandit seule avec sa mère. Le père a déserté avant la naissance. Elle suit sa mère et son nouveau mari à la campagne, dans un petit village de l’Ontario. Là-bas, ainsi que dans la banlieue où la petite famille déménagera dix ans plus tard, il arrive que des filles disparaissent.
 
L’histoire est bâtie sur une suite de disparitions. Toujours des jeunes filles, les unes après les autres. À travers un style réaliste, l’écriture de Martine Delvaux cherche à parler de ce qui n’est pas nommé : la souffrance vécue par ces femmes qui disparaissent, et dont on ignore le sort. C'est une écriture de l'absence, du vide, de la disparition. 

C’est en regardant sa fille grandir que Martine Delvaux se pose la question suivante : Qu’est-ce qui fait qu’on est une fille ? C’est la question qui sous-tend le roman.

Selon l’auteure, nous grandissons avec des contes, des histoires que l’on nous raconte pour nous avertir. Nous avertir que nous aussi, un jour, nous pourrions disparaître. Que le danger nous guette, comme dans Le petit chaperon rouge par exemple. Une rumeur qui, au final, dit que les filles sont là pour disparaître. Comme si c’était normal, comme si c’était censé être ainsi. C’est ce qui fait qu’on est une fille, une femme : cette terreur, c’est ce qu’on nous apprend.

« Rose amer », c’est aussi ce que ça veut dire : le rose nanane des bubble gums que les petites filles mâchent se transforme en un rose amer. Le rose de l’enfance, de l’innocence, tourne au cauchemar.

Lorsqu’elle écrit ce livre, Martine Delvaux est hantée, entre autres, par le fantôme d’une amie enlevée alors qu’elle avait 18 ans. Elle pense aussi aux femmes autochtones, si nombreuses à disparaître et à connaître des fins tragiques au Canada, et dont pourtant personne ne parle. Deux ans avant la parution de Rose amer, la petite Cédrika Provencher disparaît à son tour. Et des cas semblables, il ne cesse jamais d’y en avoir.

Rose amer est donc toujours d’actualité. Bien que l’action ait lieu à une époque plus ou moins lointaine et dans de petites communautés, elle pourrait aussi bien se produire n’importe où ailleurs, et n’importe quand. C’est le rôle de la littérature : nous permettre de voir ce qui nous échappe, de comprendre notre monde grâce aux modèles présentés dans les histoires, et qui nous représentent.

Je qualifierais ce livre de nécessaire, parce qu’il y a toujours autant de violence faite aux femmes et aux filles, autant de disparitions. Ce livre, pour moi, pose aussi cette question : Pourquoi apprenons-nous aux filles à fuir le danger ? Pourquoi n’éduquons-nous pas, à la place, les garçons de manière à ce qu’ils ne deviennent pas un danger pour les filles ?