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Père manquant, fille manquée?

Crédit photo : Chamille White/Shutterstock
Père manquant, fille manquée?
Enfant, je m’évadais parmi mes livres d’Histoire. Je m’imaginais entourée de Belle et de son immense bibliothèque, de la Petite Sirène et de Peter Pan. Je me créais un monde, un semblant de Neverland, là où les enfants perdus m’attendaient à ma fenêtre pour me faire rire et me faire voler très haut. Loin de ma maison. Loin des chicanes, des cris ou des silences trop lourds. J’essayais tant bien que mal de m’échapper des conflits d’adultes que je ne comprenais pas.

Mon père a quitté la maison quand j’avais 9 ans. Je ne sais toujours pas si ma vie a réellement commencé à partir de ce jour-là ou si c’est plutôt la date exacte où des fragments de moi ont franchi la porte avec lui pour ne jamais revenir : ma confiance en les hommes, mon sentiment de sécurité et ma naïveté d’enfant. 

Au début, j’avais l’infime espoir que notre relation survivrait à la séparation. Que mon papa allait devenir un meilleur modèle, une présence sur qui j’allais pouvoir compter. Qu’il allait enfin assumer son rôle de père et faire de moi une priorité. Je le voyais environ deux week-ends par mois. Nous n'avions jamais de moment en tête-à-tête. Chaque fois que j'allais chez lui, il me présentait la nouvelle femme de sa vie. Il me demandait d'être parfaite : souriante, discrète, intéressante et polie. Je devais, à 12 ans, me présenter pour le déjeuner habillée, maquillée et bien peignée.

Mon père m’apprenait très clairement par ses messages sous-jacents que je n’étais pas « assez ». Que je devais faire des efforts pour que les gens m’aiment. Je n’existais plus vraiment. Je n’étais que « la fille de». Sa fille, une fin de semaine sur deux.

Je développais des laryngites à répétition puisque j’étais incapable de lui dire à quel point j’étais malheureuse. La seule fois où je lui ai écrit une lettre pour m’exprimer, il me l'a renvoyée en corrigeant les fautes et en disant qu’il l’avait aussi fait lire à sa copine puisqu’elle était sa famille maintenant. Mon cœur s’est alors barricadé. Je crois qu'il l'est encore aujourd'hui. 

On ne s’est plus revus. À 13 ans, j’étais devenue orpheline de père. Pas parce qu’il était décédé, pas parce qu’il habitait loin, mais parce que... je ne sais pas. Peut-être parce que c’était trop pour lui? J’étais définitivement trop pour lui. 

À partir de ce jour-là, j'ai fait peu à peu mon deuil de lui. Je m’occupais toujours la tête. Je performais à l’école et je m’investissais dans tous les projets parascolaires. C’était ma façon de retourner à Neverland. J’avais accepté de ne pas espérer une apparition impromptue de sa part dans les moments importants de ma vie : pour me féliciter de mon A+ en français, pour m’expliquer comment changer une roue ou pour me prendre dans ses bras quand un garçon me brisait le cœur. Il n’était pas à mon bal de graduation ni à ma remise des diplômes à l’université.

Mon père n'était finalement qu'un passage éphémère dans mon parcours. Le manque se ressent toujours, surtout à ma fête ou à Noël. Peut-être aussi lorsque je me marierai ou que j'attendrai un enfant. Mais je n'ai plus 13 ans. Je suis une femme accomplie aujourd'hui. J'ai une carrière et des amis que j'adore. Je suis fière de moi malgré tout. Même si je souffre d'insécurité dans mes relations avec les hommes. Même si j'ai beaucoup de mal à me laisser aller puisque j'ai le réflexe de me protéger... au cas où.

Stromae a dit : « Tout le monde sait comment on fait des bébés, mais personne sait comment on fait des papas. » Je ne le sais pas non plus. Mais j'ai décidé d'arrêter de me poser la question. 

Peter Pan peut se reposer maintenant. J'ai grandi. Je ne l'attends plus à ma fenêtre, lui et les enfants perdus. J'ai peut-être manqué d'un père, mais je ne suis pas une fille « manquée ». Je suis complète. Même avec des fragments de moi en moins. Même avec un papa en moins.