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La boulimie chez les hommes, un sujet (encore plus) tabou?

La société moderne nous pousse à toujours être plus-que-parfaits, plus beaux, plus riches, plus forts, et ce, au détriment de notre propre bonheur. Résultat, cela rend certaines personnes malades. Et c’est mon cas.
 
J’ai été boulimique.
 
La maladie mentale est un sujet des plus épineux. La boulimie en fait partie. Homme ou femme, on reste dans le silence par peur du jugement. On se cache. On ment, jusqu’à se mentir à soi-même. Et c'est là que le bât blesse et que nous entrons dans une nouvelle dimension. Quoi de plus terrible que de mentir à ceux qu’on aime? Comment faire quand nous sommes dans l’incapacité d’arrêter ce qui nous détruit, et que demander de l’aide n’est pas envisageable?

L’histoire a commencé à l’adolescence. J'étais rond de nature, ma grand-mère pensait bien faire pour que son petit protégé ne soit pas jugé par les autres enfants. Elle me poussait à monter sur la balance trois fois par jour. M’expliquait que la société n’a de place que pour les personnes qui véhiculent une belle image, pas de place pour « les gros ». Des mots durs qui raisonnent encore dans ma tête, 20 ans plus tard.

Des mots qui ont développé chez moi un sentiment de culpabilité à l’heure de chaque repas. Les invitations sont devenues des fardeaux : j’ai très vite commencé à me renfermer et à les refuser. Plus facile… Puis en dernier recours, quand je ne pouvais pas dire non, j’inventais une maladie pour ne pas manger. J'ai cessé de boire, car l’alcool fait grossir. J’avais peur de manger. Parfois encore, j’ai les mains moites quand je vois ce que ce gras pourrait faire à mon corps. Pensant qu’il va changer ma silhouette dans le miroir.

Et à d'autres moments, je mangeais à m'en rendre malade. Pendant le repas, une question me revenait en tête : « Comment vais-je arriver à aller aux toilettes sans alerter la curiosité de mes proches? ». Ceux qui vivent avec cette maladie savent qu’il est impossible de se contrôler. Ce fardeau nous pousse à mentir encore et encore. À trahir la confiance de nos proches. Au mieux, pour eux, ce passage aux toilettes est un prétexte pour ne pas débarrasser la table. Mais pour nous, le combat commence. Il faut évacuer son repas.

Il FAUT se faire vomir.

Nous ne pensons plus qu’à ça : à ce moment-là, notre esprit ne peut envisager autre chose. Quand ces crises nous prennent, nous devenons incontrôlables. Nous ne pensons qu’à manger pour mieux vomir. Il m’est arrivé de manger un repas prévu pour 14 personnes dans l’unique but de le régurgiter.

Le plus terrible dans tout ça, c’est que la plupart des boulimiques nieront qu’ils sont malades. Ils feront comme si de rien n’était : ils prétendront qu’ils vont bien. Ce petit trouble n’est qu’un détail… Certains se noieront dans la pratique excessive d’un sport, d’autres deviendront de vrais nutritionnistes, calculant chaque gramme de leur alimentation.

Ce fléau ravage tout sur son passage, jusqu’à enlever la dignité à un homme ou une femme. Il est si difficile de parler de ce mal en public.
Bien souvent, les gens ont cette impression complètement absurde que les troubles alimentaires sont uniquement féminins, que les hommes n’y sont pas confrontés. Les femmes, à raison, luttent encore et toujours contre le patriarcat, les dictats de la beauté unique, l'inégalité des sexes, etc. La liste est longue. Et malgré tout, le foutu concept du « sexe fort » persiste. Non, il n’y a pas de sexe fort. Moi je le sais bien. Je le sais au fond de moi.

Un homme doit donc être fort. Il ne doit pas pleurer, il doit savoir se battre, protéger sa famille… Sinon, il serait perçu par les autres comme un lâche, un faible. Alors que penser d’un homme boulimique? Un homme qui se fait vomir, car il n’est pas à l’aise dans son corps. Un corps qu’il déteste au plus haut point. Incapable de regarder son reflet dans le miroir…

J’ai parfois la sensation que personne n’essaie de comprendre le pourquoi du comment de cette descente aux enfers. C’est un combat au quotidien. Nous ne sommes jamais vraiment guéris de la boulimie. Aujourd’hui je vais mieux, mais il m’arrive encore après un long repas d’aller aux toilettes et de me poser la question : « et maintenant, que dois-je faire ? » 

NDLR : Si vous avez un trouble alimentaire et que vous cherchez de l'aide, n'hésitez pas, cliquez ICI