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Tempête en dehors et en dedans : retour sur ma première crise d'anxiété

Crédit photo : thepaperkites/Instagram
Tempête en dehors et en dedans : retour sur ma première crise d'anxiété
Je savais qu'on avait un lien, elle et moi. J’ai lu au moins 1 000 articles et témoignages à ce sujet. Mais je n’avais jamais vraiment « reconnu » la crise et donc jamais appliqué des actions pour en sortir. C'est tricky, la maladie mentale. Parce que t'sais, quand vous êtes en crise, c'est un peu difficile de vous analyser pour vous raisonner.

15 mars 2017, en pleine tempête intérieure et extérieure, il y avait quelqu'un avec moi. On jasait sur Messenger comme on le fait tous les matins et tous les soirs depuis quelques semaines. Ni lui ni moi ne savions ce qu'il se passait, mais il m’a accompagné tout au long de ma crise.
 
Ça commence à 7 h le matin pendant la tempête de neige. Il m’envoie des photos en allant prendre l'autobus : des autos ensevelies. Ça le fait rire.
Moi je ne ris pas, j’angoisse. J'ai un char à déneiger. En plus, j'ai failli prendre le champ cinq fois hier sur le 2 km qui me sépare du gym. Et je sais que mon char flotte sur deux pieds de neige tapée dans le parking.
 
Il me dit de ne pas trop m'en faire, qu’au pire, je resterai à la maison!
Je me trouve poche d’être si négative. Je suis lâche de ne pas sortir pour aller voir l'ampleur de la tâche. Je me sens coupable de ne pas m'être levée plus tôt. Je me demande : « Est-ce que tout le monde va être au bureau? Est-ce qu'ils ont prévu le coup, eux? Ont-ils été plus vaillants, prévoyants, responsables que moi? Vont-ils me juger? » Ils auront raison. Je vais appeler ma boss.
Mais là… est-ce que je me cherche une validation pour pas aller au bureau? Suis-je trop paresseuse pour pelleter? Le monde à Montréal est sûrement plus mal pris que moi.
 
Il me dit de me fier à mon jugement, pas à celui des autres. Mais j'ai beau me questionner, je n'ai justement aucun jugement. Ça tourne en rond dans ma tête.
« Va au bureau! »
Mais les routes sont dangereuses.
« Botte-toi le cul! T'aurais dû te lever plus tôt! »
Mais si je n'y arrive pas? Avec la glace et tout?
« Anyway 'va ben falloir que tu sortes ton char de là! »
 
Ça y est. Je capote. J’ai peur. Je pleure de rage d'être bloquée, incapable d’agir, peureuse, pas autonome. Je pleure de tristesse de me sentir impuissante, de constater encore une fois que je suis seule. Je pleure de colère contre moi-même. Si je suis seule, c'est à cause de mes mauvais choix et si je suis faible, c'est parce que je suis lâche et paresseuse.
 
Je sors.
 
Mon char sous quatre pieds de neige. Impossible de sortir du stationnement qui n'est pas déneigé.
Je n’arriverai jamais à dégager tout ça. Mais il le faut.
Et le dialogue intérieur continue : « Tu aurais dû t'habiller en conséquence. »
La tâche me semble insurmontable.
« C’est parce que tu es trop grosse et pas en forme. »
Je devrais aussi me pelleter un chemin pour sortir du stationnement, mais le tracteur est supposé passer, il aurait dû déjà passer. 
« Ouin, pis? Est-ce que tu as d'autres excuses comme ça? »
Je ne sais plus quoi faire. Je vais rentrer. Je suis épuisée.

C'est là que je reçois ses messages : « Tu pleures? Mais pourquoi Kitty? C'est pas si grave. Je suis là avec toi. Ça va passer. »
 
Déclic dans mon brouillard. J'ai lu ça quelque part. Ce sont les mots exacts qu'il faut dire à un anxieux en crise. « Ça va passer. » Pas dans le genre « Déniaise, ça va passer! », mais plutôt « Prends ton temps. Ça va passer, comme d'habitude. Je suis là si tu as besoin. Sans jugement. »
 
Je me retrouve tout à coup 10 ans en arrière. J’ai vécu deux années très difficiles, coincée à la maison, surtout l’hiver. Dépendante. Affaiblie. Une dépression qui s'est avérée être en fait de la bipolarité. Additionnée d'un choc post-traumatique. Mais je ne l'ai su que quelques années plus tard. À l’époque, selon mes proches je me « pognais le vécu » et m’apitoyais sur mon sort. Je ne faisais pas mon possible alors pourquoi m’aider? Le pire, c'est que j’ai fini par le croire. Je me suis remise en doute. Suis-je réellement paresseuse? Incapable de prendre de simples décisions? Ratoureuse et manipulatrice? Dépendante? Voilà que ma spirale de culpabilité incapacitante et destructrice de la confiance en soi démarrait.

Deux ans.
Coincée chez moi.
Surtout l’hiver.
Maudite tempête qui est venue jouer dans mes bibittes.
 
Mais aujourd'hui, j'ai pris ma panique dans mes bras, je lui ai fait un énorme câlin et je lui ai chuchoté avec compassion : « calme-toi, ça va passer. » Merci tempête du 15 mars 2017. Merci la vie. Merci à lui, qui a dit ce qu'il fallait, sans le savoir.

Maintenant je vais pouvoir aller pelleter la neige pis plein d'autres affaires.