+ Playlists

L’impression et la pression de n’être jamais assez bonne

Crédit photo : Abbie Bernet/Unsplash
L’impression et la pression de n’être jamais assez bonne
Mes parents ont toujours mis un point d’honneur à ce que je bénéficie d’une bonne éducation. J’ai fait tous les programmes intensifs, les profils internationaux et les camps d’immersion qu’il était possible de trouver. J’ai de bonnes aptitudes en matières considérées « nobles » comme les mathématiques, la chimie et la physique. Il est donc normal que ma famille ait eu des attentes élevées quant à mon avenir.

L’objectif principal de ma mère a toujours été que je sois heureuse. Quoi que je choisisse de faire, elle savait qu’elle m’avait donné les meilleures chances et était fière de moi en toutes circonstances. Par contre, ce n’était pas la même chose pour mon père. Vous auriez dû voir son visage quand je lui ai annoncé que j’allais étudier en arts plastiques au cégep, c’était quasiment caricatural.

Même si j’ai précisé que ça me servirait de tremplin pour m’inscrire à l’université et même si je lui ai pratiquement remis un rapport des perspectives d’emploi et du salaire annuel moyen du métier que j’avais choisi, tout ce que mon père a entendu c’est que je ne ferai rien de ma vie, je n’aurai jamais assez d’argent pour vivre, je ne sais pas où je m’en vais. Je n’ai jamais osé m’inscrire dans une technique ou même pensé à l’éventualité d’un DEP, puisqu’ils constituent ses pires cauchemars.

Bien sûr, je comprends qu’une partie de ses réflexions sont dues à l’inquiétude, mais c’est un peu plus complexe de s’en rappeler lorsque c’est la cinquième fois qu’il essaie de me faire changer de programme pour celui de sciences natures et qu’il est déçu lorsque j’ai moins de 95 % à un examen. J’ai toujours réussi et parlé avec passion de ce que je faisais, mais c’était beaucoup plus important que je puisse gagner 100 000 $ par année et pouvoir m’acheter un chalet à ma retraite. Même s’il fallait que je sacrifie mon bonheur.

La première fois qu’il m’a dit qu’il était fier de moi, et qu’il avait l’air assez sincère pour que je le croie, c’était à ma collation des grades de baccalauréat. J’avais enfin atteint le Saint-Graal ! Mais ça n’a pas duré très longtemps. J’ai commencé à parler de maîtrise, quelle erreur! Dès que ce mot est sorti de ma bouche, il fallait que je la finisse, avec brio, sans me plaindre et sans évoquer mes difficultés. J’ai eu une des semaines les plus décourageantes de ma vie le mois dernier et tout ce à quoi j’ai eu droit c’est un « ressaisis-toi! » sur un ton plus que sec. Et lorsque mon père élève la voix, on ne rouspète pas!

Même si ma mère est débordante de fierté, on se concentre toujours sur ce qui ne marche pas, non? J’aimerais dire que je me suis résignée à n’être jamais assez bonne pour mon père, mais il constitue toujours le nuage noir qui me suit pour me rappeler que ce que je fais n’a pas de valeur à ses yeux, qu’il faut que je me pousse à m’en rendre malade. L’absence de mon estime personnelle n’est pas surprenante : il ne me fait pas croire que j’en mérite une. Comme si je n’avais pas assez de pression en me diminuant moi-même, il faut que je partage avec lui la place de mon pire ennemi.