+ Playlists

La saga Sansdrick et Joanie, entre psychophobie et banalisation de la violence

Crédit photo : odbali/Instagram
La saga Sansdrick et Joanie, entre psychophobie et banalisation de la violence
Même mes ami.e.s qui n’écoutent pas Occupation Double ont eu vent des légendaires Sansdrick et Joanie. S’il y a bien un couple qui polarise les opinions à Occupation Double, c’est bien celui-ci : suffit de lire n’importe quel thread de commentaires à leur sujet pour voir tantôt des menaces à leur égard, tantôt des fans inconditionnel.le.s qui soutiennent que ce sont eux qui « font le show ». En tant que fervente téléspectatrice, cependant, j’ai envie d’amener aujourd’hui un point de vue plus nuancé, mais qui me tient à cœur : J’aimerais parler des comportements de violence psychologique employés par ces deux personnes au sein de l’émission. En tant que victime de tels comportements dans mes relations passées, ce sujet me touche particulièrement, et je trouve très difficile de voir à quel point les gens banalisent cette forme de violence méconnue, mais réelle. J’ai donc décidé de démystifier la question.

D’une part, j’aimerais dénoncer la psychophobie et la misogynie des propos de certaines personnes. Je pense qu’il est important de parler des comportements de ces individus, certes, mais cela n’est pas une excuse pour utiliser contre elleux des insultes psychophobes. Je parle aussi de misogynie, car je vois une quantité monstre de personnes qui s’empressent de qualifier de Joanie de « folle », autant au sein de l’émission elle-même que sur les réseaux sociaux. Comme on le sait, le stéréotype comme quoi les femmes sont « folles », « hystériques », a la vie dure. C’est d’autant plus frappant que les conduites qu’a Joanie sont également typiques de Sansdrick (crises de colère agressives, possessivité, jalousie, non-respect des limites exprimées par les autres, silencing, etc.); pourtant, je ne vois pas les gens le traiter de « fou ». Je pense que, si l’on doit effectivement avoir une discussion à propos de ces comportements, il n’est pas constructif de traiter les gens de noms à teneur psychophobe.

Dans un même ordre d’idée, mais peut-être à l’autre extrême, certaines personnes tentent d’être tolérantes et pleines d’acceptation en invoquant le fait que, si Joanie a ces comportements, c’est simplement qu’elle a un trouble de l’opposition et un TDAH, comme sa mère l’a expliqué en entrevue. Cependant, bien que ces commentaires puissent découler d’une bonne intention, il n’en demeure pas moins qu’ils sont teintés d’une certaine psychophobie. En effet, attribuer les comportements abusifs d’une personne à ses troubles diagnostiqués, c’est à la fois la réduire à ses troubles (comme si ses diagnostics déterminaient totalement qui elle était) et stigmatiser les personnes ayant les mêmes diagnostics en renforçant les stéréotypes qui y sont rattachés. Qui plus est, souvent, ce discours tombe dans le victim blaming : en effet, on va souvent dire que les autres personnes devraient être compréhensives et, jusqu’à un certain point, encaisser les abus répétés, puisqu’il faudrait « comprendre » que ces comportements viennent de la souffrance ressentie par la personne abusive. Ce discours est extrêmement présent et nocif pour les victimes. Premièrement, les victimes aussi ont une santé mentale, qui est affectée par lesdits comportements, ce qui est tout aussi valide. Deuxièmement, elles sont doublement perdantes, puisqu’elles subissent des abus, mais si elles les dénoncent ou y résistent, elles sont perçues comme cruelles et insensibles.

J’en sais quelque chose, car je me suis déjà retrouvée dans une relation extrêmement abusive avec un homme atteint de dépression sévère, suicidaire, et dépendant affectif. En raison de cela, je culpabilisais énormément de ne pas être une assez bonne personne pour comprendre et accepter ses comportements abusifs autant psychologiquement que sexuellement. J’ai fini par me débarrasser de cette culpabilité en réalisant que je pouvais tout à fait comprendre sa détresse, mais que cela ne devait pas dire que je devais accepter l’inacceptable pour autant. Par contre, plusieurs ami.e.s commun.e.s ont essayé de me dire que je ne devais pas parler de ce qu’il m’avait fait comme de la « violence », parce que, t’sais, ce gars-là « allait vraiment pas bien » et « n’avait pas toute sa tête ». Soit, mais cela n’est pas une excuse. Comprendre la souffrance causant les comportements est la job d’un.e psy ou autre intervenant.e en santé mentale, mais une blonde n’est pas une thérapeute. Les comportements violents ne sont pas moins violents parce que la personne en question souffre. Souffrance ou non, les effets de la violence sont présents chez les victimes, et ça, il serait temps de le reconnaître. Ce n’est pas non plus parce qu’une personne exprime plus fort et plus explicitement sa souffrance qu’elle a le monopole des émotions.

Enfin, je pense que le fait de voir de tels comportements à la télévision devrait nous amener à en discuter. Ma crainte, c’est que de tels comportements soient banalisés; j’en vois déjà beaucoup les balayer sous le tapis en disant que c’est une émission et que ces comportements « mettent de l’ambiance ». Or, il ne s’agit pas de simple drama. On a pu assister à un Sansdrick qui, lorsqu’Adamo a exprimé sa volonté d’être laissé seul et de ne plus entendre parler d’un certain sujet, a systématiquement outrepassé ses limites et insisté, jusqu’à ce que celui-ci finisse par craquer. Aux tables de délibération, Sansdrick et Joanie utilisent tous deux la tactique de parler plus fort que les autres et les couper agressivement, jusqu’à ce que celleux-ci n’en puissent plus et finissent par céder; suffit de penser à ce qui s’est produit avec Noémie, qui est demeurée très affectée par la suite. Joanie a également manipulé la réalité à plusieurs reprises dans des tactiques approchant drôlement le gaslighting (une forme de violence psychologique par laquelle la personne abusive amène sa victime à douter de sa propre perception de la réalité, notamment en usant de mensonges et de manipulation), modifiant allègrement ses propos et ceux des autres selon ses besoins (notamment lors du triangle amoureux Jessie-Phil-Joanie). Elle s’est d’ailleurs souvent explicitement vantée d’être « the smartest of those bitches », d’être capable de les manipuler. Parlant de manipulation, lors du triangle amoureux avec Phil, Sansdrick ne s’est pas gêné pour mettre des ultimatums à Joanie et la menacer de l'éliminer si elle ne le choisissait pas.

La liste pourrait continuer ainsi encore longtemps. Mais le message, c’est que si jamais de telles situations arrivent dans vos amitiés ou votre couple, comme cela a été mon cas : je vous le dis, ces comportements ne sont pas sains. Vous avez le droit d’être affecté.e, ce sont le genre de comportements qui laissent des traces. Vous n’êtes pas une mauvaise personne si vous êtes affecté.e.s, non plus, et vous avez le droit d’en parler, même s’il s’avère que la personne qui pose les gestes en question a un diagnostic de trouble de santé mentale. Je suis inquiète du message que cela enverra si ce couple remporte la victoire : cela serait une sorte de démonstration que, pour gagner, il faut avoir le moins de scrupules possible. À voir comment certain.e.s idéalisent ce couple en trouvant que leurs querelles violentes sont des signes qu’ils ne sont pas « fake », je pense qu’on a besoin de modèles plus sains.