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Parler au E.

Crédit photo : Véronique Laliberté/Émilie Hébert (carte)
Parler au E.
La lettre E est celle qui est contenue dans le plus de mots de la langue française.
 
Elle est là tout le temps, polyvalente et toujours prête à aider. Elle fait partie de toutes nos journées, mais on ne la remarque plus. On se rend seulement compte de sa présence quand on tient le dernier E disponible dans le paquet de lettres de nos tableaux lumineux. Alors là, il faut bien choisir ses mots.
Autrement, on l’oublie souvent, parce que c’est compliqué, des fois, s’accorder.
Pourtant, c’est la bonne et la vraie façon de faire.
 
C’est la lettre qui se retrouve le plus fréquemment prise entre parenthèses, entre les consonnes qu’on prononce plus fort. Celle qu’on escamote pour prendre des raccourcis, pour que les mots se disent plus vite ou que les textes soient plus légers. C’est la petite dernière, toute douce, qui ne parle pas aussi fort que les autres.
Au fait, est-ce qu’elle parle vraiment moins fort, ou c’est juste qu’on ne prend pas le temps d’écouter jusqu’à la fin?
 
C’est la lettre qui nous sauve la vie au Scrabble, mais qui compte pour très peu de points. Peu importe ses efforts, temps double ou triple, elle vaut moins cher que les autres.
Cependant, on la veut absolument dans son jeu.
 
Le E a quelque chose de réconfortant, comme si cette lettre avait les bras grands ouverts. Pourtant, si on l’approche avant qu’elle nous enlace de ses courbes minuscules, ça l’air de faire mal, se prendre la ligne du milieu au cœur. Ça n’apeure pourtant pas les plus tenaces qui la transgressent sans gêne aucune. Souvent les mêmes qui ne tracent pas cette ligne égale aux autres, pour couper au E une partie de ses défenses, pour prendre le contrôle qui ne devrait naturellement pas leur appartenir. 
 
Je vous dis tout ça parce que je voulais vous parler de la femme.
Et que, pour moi, le E, c’est la lettre de la femme puisque c’est elle qu’on utilise pour féminiser les mots, les verbes et les noms.
Puisque c’est une lettre douce, solide, sensible, debout.
 
Je n’avais pas réalisé à quel point, cette lettre et nous, sommes symboliquement similaires.
C’est épeurant, mais aussi tellement apaisant.
Ça nous donne raison de nous battre, de prendre notre place, de tenir à nos droits.
Je ne sais pas pourquoi on les a perdus, mais je sais qu’ils ont toujours été légitimement nôtres.
 
Les femmes, nous sommes partout.
Nous sommes immenses et importantes.
Nous sommes les voyelles nécessaires aux consonnes.
Enlevez les E et il n’y a plus de mots.
Écrasez les femmes et il n’y a plus de vie.
 
Alors, traçons de grands E aux lignes droites, toutes égales,
avec la main d’écriture qui nous est propre, qui nous distingue.
Dessinons des E plein de courbes, des E berçants, des E dansants.
Chantons des E puissants, des E doucement, des E criants.
Enfantons des E guerriers, des E pleins de respect, des E délicats.
Faisons des guirlandes remplies de E et accrochons-les partout.
Tenons nos E bien hauts dans nos poings, bien chaud dans nos cœurs.
 
N’oublions plus les E à la fin des mots, crions les E muets, prenons nos petits E minuscules par la main.
Leur place, autant que la nôtre, est désormais ailleurs qu’écrasée entre deux consonnes.
 
Faisons le choix, chaque jour, de parler au E. 
Parce que ce n’est jamais fini.
Parce que nous devons protéger notre indépendance.   
Parce que notre voix libre est importante pour celles qu'ils ont rendues muettes. 
 
Parce qu’on est là, fortes et vivantes,
comme les fleurs qui poussent dans la neige au printemps.

Parlons au E 
parce qu’on existe.