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Quand ta liberté menace la sécurité des autres

Crédit photo : rawpixel/Unsplash
Quand ta liberté menace la sécurité des autres
* Bien que je connaisse certain.e.s employé.e.s avec qui j’ai discuté de l’événement, cet article expose mon avis personnel – je ne me fais pas ambassadrice de l’Amère à boire ou de ses employé.e.s pour relayer un message qui serait leur.

Le vendredi 25 mai, Jérôme Blanchet-Gravel, un auteur/journaliste qui retient l’attention pour ses opinions antimulticulturalistes et antiféministes, a passé une soirée désormais controversée au bar l’Amère à boire. Plusieurs membres du personnel ont été mal à l’aise de le servir et c’est d’une décision commune qu’à la fin de la soirée, alors qu’il quittait de toute façon, on lui a demandé de ne plus revenir fréquenter l’établissement.

Dès le lendemain, Richard Martineau publiait sur sa page Facebook un statut dénonçant l’événement. Tellement habitué de critiquer aveuglément les mêmes idéologies, il a mis l’incident sur le dos de « la gauche Plateau », alors que ce n’était pas vraiment lié à des idées politiques et que le bar se trouve dans le Quartier latin, dans l’arrondissement Ville-Marie. Belle preuve de sa rigueur professionnelle. 
On pourrait parler des opinions droitistes de Blanchet-Gravel, de sa critique du multiculturalisme que plusieurs qualifient de raciste, mais ce serait suivre la piste sur laquelle Martineau a voulu nous envoyer, employant l’événement pour servir ses propres convictions politiques. Bien que je ne sois personnellement pas d’accord avec ces positions, je conviens de l’importance de la liberté d’expression, et je déplore que des dizaines de personnes accusent à tort les employé.e.s de l’Amère à boire de n’avoir pas respecté cette liberté.

C’est plutôt pour ses propos concernant les femmes qu’il n’est plus le bienvenu dans cet établissement. Son discours antiféministe s’approche dangereusement de l’incitation au harcèlement sexuel et ne relève donc plus de la liberté d’expression, mais devient une menace pour la sécurité des autres. Dans un article paru il y a moins d’un an dans le Huffington Post, il affirme que les nouvelles féministes québécoises participent à un « délire », revendique le droit d’« admirer d'un peu trop près l'une de ces filles savoureuses » et va même jusqu’à dire que la culture du viol est « [l]e plus populaire des concepts inventés pour justifier l'existence de ce petit régime de terreur » que vit l’homme blanc hétérosexuel. Certain.e.s pensent peut-être qu’il est exagéré de dire que de tels propos menacent la sécurité des femmes. J’inviterais ces personnes à revisiter les témoignages de milliers de femmes lors du récent mouvement #MeToo et à réfléchir aux quelques points suivants.

D’abord, Blanchet-Gravel a été banni d’un bar – pas d’un hôpital où des services essentiels lui auraient été refusés. C’est dans un bar que sa présence est particulièrement problématique, pour deux raisons majeures. D’une part, le système de la restauration est ainsi fait au Québec que les employé.e.s sont payé.e.s en dessous du salaire minimum par leur employeur et c’est le pourboire qui vient augmenter leurs revenus jusqu’à un montant décent. Par ce paiement discrétionnaire dont les employé.e.s dépendent, les client.e.s sont en position de pouvoir face au personnel. Ce rapport de force est un sous-entendu accepté par les deux parties, mais accentue le caractère dangereux d’un client qui se croit déjà tout permis. D’autre part, les clientes sont aussi à risque face à une personne comme Blanchet-Gravel puisque, s’il est capable de tenir de tels propos en rédigeant à tête froide un article voué à publication, qui sait quel comportement il aura, sous l’influence de l’alcool, entouré de « filles savoureuses »? Il devrait suivre son propre conseil : « messieurs, soyez discrets, cachez votre sexe, ou restez chez vous barricadés ». Dans un bar (et n’importe où d’ailleurs), la liberté des femmes de se sentir respectées et en sécurité dépasse largement la soi-disant liberté d’expression d’hommes comme lui, qui dans ce cas n’est que de l’incitation à une forme de violence envers les femmes.

J’ai été gérante d’un bar pendant quelques années. Dès qu’on travaille dans le milieu, on apprend vite que des client.e.s qui menacent le sentiment de sécurité des autres, il y en a vraiment plein. Que ce soit par de la violence physique, verbale ou même non-verbale, dès qu’un.e employé.e se sent menacé.e sur son lieu de travail, le ou la responsable de cet inconfort est invité.e à quitter et à ne jamais revenir. C’est pratique courante, et c’est nécessaire. Faudrait-il attendre qu’un acte concret soit commis avant d’agir? On ne peut se permettre de laisser les choses aller trop loin avant de prendre position pour protéger les femmes, employées et clientes. J’applaudis les employé.e.s de l’Amère à boire qui ont priorisé le bien-être de leurs gens malgré le mécontentement potentiel d’une poignée de personnes mal renseignées et/ou qui alimentent la culture du viol en niant son existence et son impact catastrophique sur la société.

Une personne ayant étudié avec Blanchet-Gravel rapporte d’ailleurs qu’on lui a aussi montré la porte d’un séminaire de l’université d’Ottawa à l’automne dernier. Suite à des propos de sa part jugés misogynes et antiféministes, des étudiantes se sont réunies pour demander son expulsion. La professeure, probablement d’accord avec elles vu la suite des choses, lui a alors demandé de changer de cours. Le malaise qu’il a inspiré au personnel de l’Amère à boire n’est donc pas un cas isolé, comme en témoignent aussi les nombreux commentaires appuyant les employé.e.s qui ont fait suite à la publication de Martineau.

Malheureusement, dans une publication Facebook datant du lundi 28 mai, la direction de l’Amère à boire s’est excusée de l’incident et dit avoir rencontré le personnel concerné pour qu’une telle situation ne se reproduise plus. Ça m’attriste profondément que des propriétaires banalisent ainsi la sécurité de leurs employé.e.s en posant un geste qui risque même d’alimenter l’inconfort des femmes dans cet établissement. Souvent déconnectés de la réalité du contact direct avec la clientèle, les patrons ne semblent pas prendre conscience de la portée négative de ces excuses, que je ne suis pas la seule à déplorer.

Pour terminer, j’invite Martineau à faire ses recherches avant de prêter des intentions à autrui ; j’invite Blanchet-Gravel à se renseigner davantage sur l’impact de comportements misogynes sur l’état psychologique et la qualité de vie des femmes, tout en buvant chez lui un six-pack acheté au dépanneur ; et j’invite les bonnes gens à soutenir les employé.e.s de l’Amère à boire si, comme moi, elles croient que de permettre à un machiste de boire tranquillement sa bière n’a aucune valeur face à l’inconfort profond qu’il fait vivre à la serveuse qui lui apporte ladite bière.